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Flâneries indiscrètes dans un vaste monde

Château de Kyrenia

Kyrenia (Girne en turc), République turque imaginaire de Chypre-Nord.

Château de Kyrenia.

Alors, laissez-moi vous conter une histoire.

Il était une fois dans le royaume de Jérusalem

Pas celui, légendaire, du Roi David et de Salomon, mais celui fondé par Godefroy de Bouillon et les chevaliers francs lors de la Première croisade.

Le roi baudouin

Or donc, dans le royaume de Jérusalem était un roi, BAUDOUIN de son nom, fils d’Amaury Ier. Tout le monde n’a pas la chance de s’appeler Jon Snow.

Lorsqu’il était enfant, le prince avait coutume de jouer à enfoncer ses ongles dans le bras de ses camarades, un jeu qu’il gagnait à chaque fois, les autres cédant sous la douleur, tandis qu’il résistait stoïquement.

Son précepteur, le fameux historien Guillaume de Tyr, s’avisa de la raison des victoires que le jeune Baudouin remportait toujours sur ses adversaires : il ne ressentait rien.

À l’adolescence, on comprit que le mal dont il souffrait était la lèpre.

Le roi Amaury tenta tout ce qui était possible pour guérir son fils de la terrible maladie, faisant appel aux meilleurs médecins chrétiens, juifs et musulmans, en vain.

Lorsqu’il eut treize ans, son père mourut, et Baudouin fut couronné à son tour et devint souverain de Jérusalem. On le surnomma « le Roi lépreux ».

À cause de l’affection dont il souffrait (la lèpre, pas son vilain prénom, il faut suivre), il ne se maria jamais, et ainsi n’eut point d’héritier mâle.

Les sœurs du roi

Il avait en revanche deux sœurs, SYBILLE et ISABELLE. Chacun savait qu’à la mort de Baudouin, qui ne saurait tarder, le royaume tomberait en quenouille (à l’époque, les princesses passaient leur temps à filer la laine avec une quenouille, elles n’allaient pas joyeusement batifoler et s’écraser contre des piliers du pont de l’Alma), et que celui qui épouserait l’aînée, Sybille, serait roi de Jérusalem.

Pour les fans de Game of Thrones, rappelez-vous des intrigues autour de la seigneurie de Winterfell, et vous aurez une idée de ce qui va suivre, d’autant que cette histoire est probablement l’une des inspirations de George R. R. Martin…

Donc, un vaillant et puissant baron, cousin du roi de France, Guillaume de Montferrat, eut pour Sybille les yeux de Chimène (c’est une image). Il l’épousa et lui fit un enfant, BAUDOUINET (entre la lèpre et un nom pareil, franchement, il est difficile de choisir). Puis Guillaume eut la bonne idée de promptement mourir d’une obscure maladie, parce que, bon, Sybille n’était pas emballée plus que ça…

Le bellâtre du Poitou

Arriva alors en Terre sainte un chevalier poitevin de très bonne naissance, GUY DE LUSIGNAN, descendant de la fée Mélusine, disait-on.

Guy était beau, très beau même, une sorte de Ryan Gosling médiéval, et Sybille rêvait de lui dans la chaleur des nuits hiérosolymitaines.

Il était aussi fort sot, voire un peu niais, un poète de ses amis le disait paré de toutes les vertus, mais qu’il avait une tare, la « simplesse ».

Sybille étant veuve, Baudouin (son frère) étant mort, le royaume était tombé en quenouille tant que le petit Baudouinet n’était pas en âge de régner. Il fallait trouver un mari à la belle Sybille, les prétendants étaient nombreux, et elle fut finalement fiancée à Baudouin (encore un) d’Ibelin. Mais elle soupirait après un autre : Ryan, euh, pardon, Guy de Lusignan.

Ce que femme veut

Aussi, profitant de ce que son fiancé, Baudouin (on n’a pas idée de s’appeler ainsi), était opportunément prisonnier des musulmans et qu’il peinait à réunir une rançon, elle parvint à épouser Guy, avec le soutien d’AMAURY DE LUSIGNAN, le frère de Guy, qui avait oublié d’être sot, lui.

Voici donc notre héros roi de Jérusalem. Il ne tarde guère à montrer ses éminentes qualités : il mène la chevalerie franque lors de la fameuse bataille de Hattin où elle est piteusement écrasée par les armées de Saladin, qui en profite au passage pour prendre Jérusalem…

Guy de Lusignan avait conquis un royaume par la grâce de ses beaux yeux et l’avait perdu par la faute de sa tête de linotte.

Ça se gâte

Guy est fait prisonnier avec d’autres princes. Le plus dangereux, Renaud de Châtillon, un homme remarquable, est immédiatement exécuté, tandis que Saladin, rusé comme un fennec, libère Guy en se disant qu’il est tellement idiot qu’il lui sera plus utile à la tête des Francs qu’au fond d’un cachot.

Guy lance le siège de Saint-Jean-d’Acre, il n’y brille guère, et Sybille y meurt, suivie de peu par Baudouinet (pas de regret, avec un nom pareil il n’était pas destiné à vivre bien longtemps).

Guy ne peut plus être roi, il n’était que le conjoint de l’héritière légitime, maintenant décédée, et le beau-père du jeune prince, lui aussi trépassé.

Voici alors que se présente CONRAD DE MONTFERRAT, le frère de Guillaume, le premier mari défunt de Sybille. Malin comme un singe gibraltarien, Conrad a opportunément épousé Isabelle, la soeur cadette de Sybille, afin de garder l’affaire dans la famille. Il se revendique à son tour roi de Jérusalem.

La troisième croisade

Pendant ce temps, en Occident, on s’émeut de la perte du royaume de Jérusalem. Le pape lance la Troisième croisade, à la tête de laquelle se placent RICHARD CŒUR-DE-LION, le roi d’Angleterre, duc de Normandie, et seigneur de la moitié des terres de France, dont le Poitou (souvenez-vous, Guy est poitevin), un géant roux, fort, intelligent et batailleur, peut-être un peu bisexuel sur les bords, et PHILIPPE II DE FRANCE, malingre, brun et dépressif, que l’on appellera Philippe-Auguste, mais longtemps après, parce que ce n’était pas trop crédible à l’époque.

En chemin pour Jérusalem, Richard Cœur-de-Lion est contraint par le mauvais temps à accoster à Chypre (on y vient). L’île est byzantine, et le gouverneur de Chypre vient de s’autoproclamer empereur de Chypre. Et la première idée qui lui passe par la tête est de s’emparer de la fiancée et de la sœur de Richard que celui-ci avait emmenées dans ses bagages.

Le géant angevin (la famille du roi d’Angleterre, les Plantagenêts, est originaire d’Anjou) rapplique et inflige au Byzantin la plus grande raclée de sa vie. En passant, il s’empare de Chypre, et en profite pour épouser sa promise sur l’île, parce que l’on a beau être croisé, on n’en est pas moins homme, et avec la chaleur des nuits chypriotes…

La suite : pour faire vite, Philippe-Auguste se défilera passé le temps de croisade syndical, et rentrera fissa à Paris.

Le retour de Richard

Richard ne parviendra pas à reprendre Jérusalem, mais il obtiendra de Saladin une trêve, et un accord pour le libre passage des pèlerins chrétiens sur les lieux saints.

Au retour, il fait naufrage, et se retrouve dans les geôles de l’empereur d’Allemagne. Philippe-Auguste et le frère cadet de Richard, Jean sans Terre, roi d’Angleterre en l’absence de son rouquin de frangin, s’arrangent pour que sa captivité se prolonge le plus possible. On le libère enfin contre une rançon pharaonique.

Pour le reste, c’est dans Robin des Bois.

Le royaume de Chypre

Et l’ami Guy de Lusignan dans tout ça ? Eh bien, comme tout le monde était d’accord sur le fait qu’il n’était pas très malin et qu’il ne devrait plus être roi, même d’une Jérusalem aux mains de Saladin, il fut décidé que Conrad de Montferrat (l’époux d’Isabelle, la cadette) aurait le titre royal, et que Guy recevrait en compensation la couronne de Chypre.

Vous me direz : mais, aux dernières nouvelles, c’est Richard qui s’était emparé de Chypre, comment diable Guy en est-il devenu le roi ?

Richard lui vendit l’île pour quelques oboles, les francs CFA de l’époque, un vrai prix d’ami. Et pourquoi cela ? Parce que Guy était son vassal, et parce que Richard l’aimait bien. Il faut dire que Guy avait cette façon très sexy de toujours avoir un cure-dent entre les lèvres, ce qui paraissait une promesse de plaisirs auxquels le roi d’Angleterre aurait pu être sensible s’il était aussi porté sur les jouvenceaux que la propagande de Philippe-Auguste le laisserait à penser. Mais ce sont ragots et calomnies que nous nous garderons bien de colporter.

La fin

Donc Conrad de Montferrat devint roi virtuel de Jérusalem, la Ville sainte étant toujours aux mains des Musulmans. Il fut bientôt tué par deux membres de la fameuse secte des Assassins, envoyés par le Vieux de la Montagne depuis le nid d’aigle de la forteresse d’Alamut, façon Assassin’s Creed.

Le royaume tomba à nouveau en quenouille, et l’on sut promptement trouver un nouveau mari à Isabelle.

À Chypre, Guy s’installa dans son rôle de roi, mais il mourut à son tour, et son frère Amaury lui succéda.

L’héritage des fils de Mélusine

Ainsi, pendant 300 ans, les rois de Chypre furent des seigneurs poitevins, fils de Mélusine, les Lusignans. Jusqu’à ce que leur royaume tombe à son tour en quenouille, et que Venise ne s’en empare.

Partout à Chypre, on trouve des forteresses, des châteaux à la franque, et des églises gothiques bâtis par les successeurs de Guy de Lusignan.

Le château de Kyrenia est de ceux-là.

Voilà où il s’agissait d’en venir.

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