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Flâneries indiscrètes dans un vaste monde

Perfide Albion

Amman, Jordanie.

Palais omeyyade de la citadelle (datant de 720), la charpente du dôme est remarquable.

À l’intérieur, des gars déguisés en soldats de la Légion arabe jouent, mal, des airs de cornemuse de l’armée britannique.

Pourquoi ? Nous y venons.

Les Hachémites

L’occasion m’est donc donnée de parler des Hachémites, famille régnante de Jordanie, et qui présente avec les Omeyyades la particularité d’appartenir originellement à la tribu arabe de Quraych, celle du prophète Muhammad, Mahomet pour les intimes.

Donc, les Omeyyades sont les descendants d’Umayya, le grand-oncle du Prophète, et les Hachémites sont les descendants d’Hachim, l’atrrière-grand-père du Prophète.

Mahomet était un Hachémite lui-même. Les deux clans étaient ennemis, ils se combattirent farouchement, avant et après la conversion tardive des Omeyyades à l’Islam.

Après bien des vicissitudes, les Hachémites obtiennent au Xe siècle le titre d’Émir et Chérif (titre accordé aux seuls descendants du Prophète) de la Mecque. Ils deviennent les responsables politiques et religieux des lieux saints. Cela durera dix siècles.

Distribution de couronnes

Arrive le XXe siècle, et nos amis les Anglais…

Lors de la Première guerre mondiale, les Anglais promettent à Hussein, Chérif hachémite de la Mecque, un royaume indépendant s’il les aide à combattre l’Empire ottoman, allié des Austro-Hongrois et des Allemands.

Hussein déclenche la Grande révolte arabe contre les Turcs, avec l’aide, entre autres, de Lawrence d’Arabie.

À la fin de la guerre, les tribus arabes alliées avec les troupes britanniques du général Allenby (on y reviendra) prennent Damas. L’un des fils d’Hussein, Faiçal, est fait roi de Grande Syrie (Syrie + Liban).

Hussein devient quant à lui roi du Hedjaz, la région ouest de l’Arabie, où se trouvent la Mecque et Médine, les deux villes saintes de l’Islam. Pour en savoir plus, lisez Corto Maltese et voyez le film de David Lean, Lawrence d’Arabie.

Les Ottomans ont pris une sacrée raclée et perdu tous leurs territoires arabes. Ils ne s’en relèveront pas, c’est le glas d’un empire vieux de plus de 600 ans, qui s’éteindra en 1923 avec la prise de pouvoir par Mustafa Kemal Atatürk, voir mes aventures précédentes à Istanbul et en République imaginaire de Chypre-Nord.

Dites, remarquez-vous combien toutes ces histoires se trouvent liées de multiples façons, et à toutes les époques ? Aucun territoire n’est isolé, l’Europe partage des pans entiers de son Histoire avec l’Orient…

L’accord Sykes-Picot

Bon, revenons à nos chèvres.

Après la Première guerre mondiale, ça roule plutôt pour les Hachémites, papa Hussein et fiston Fayçal sont tous deux rois. C’était sans compter avec nos amis les Anglais. Un accord secret avait été passé pendant la guerre entre la France et l’Angleterre, via deux diplomates, Mark Sykes et François Georges-Picot. Afin de ne pas se marcher sur les pieds, il avait été décidé que Français et Anglais se partageraient le Moyen-Orient après avoir fichu une peignée aux Ottomans.

C’était une sorte de Yalta avant la lettre. Tout le monde était au courant, sauf, bien sûr, les principaux intéressés, les Arabes, et, parmi eux, les Hachémites.

Selon l’accord, le Liban revenait aux Français. Les Anglais avait fait la promesse d’un royaume à Fayçal, qui s’était battu comme un beau diable pour débarrasser le monde arabe des Ottomans, tout en sachant très bien que l’accord Sykes-Picot ne leur permettrait pas de tenir leur promesse. On veut bien se brouiller avec les Bédouins, mais pas avec les Français, on tient à nos maisons de campagne sur la Côte d’Azur…

Nous autres, Gaulois, arrivons donc au Liban, sûrs de notre bon droit, de nos élégantes moustaches et de notre charme auprès des jolies Beyrouthines.

Grandeur et décadence

Fayçal s’offusque, fait une crise de nerf, enrage contre les Anglais, en mange son keffieh, et va-t-en guerre contre la France. C’est la bataille de Mayssaloun, où l’on constate que l’on a beau porter le canotier de travers, on peut aussi avoir la main lourde (surtout si l’on a l’avantage du nombre et du matériel). Les Français mettent donc une sévère peignée à Fayçal, qui doit abandonner son royaume et se réfugier chez ses excellents « amis » anglais. Ces derniers lui refileront ensuite l’Irak comme lot de consolation. La dynastie Hachémite d’Irak tiendra bien jusqu’en 1958 avec l’assassinat du petit-fils de Fayçal, mais l’histoire en finit là pour le fiston.

Du côté du papa Hussein, ce ne sera guère plus glorieux, parce que, pendant que les Anglais soutenaient les entreprises de Hussein et de Fayçal, ils avaient aussi conclu un accord avec un ennemi de Hussein, un bédouin aventureux, nommé Ibn Seoud. Celui-ci, à force de hargne, parvint à s’emparer de la Mecque, en chassa Hussein, avec la bénédiction des Anglais, mit fin à mille ans de pouvoir Hachémite dans la ville sainte de l’Islam, s’empara des revenus du Pèlerinage, et unifia l’Arabie, qui porte désormais son nom, Arabie saoudite (les Anglais prononcent « Ibn Saoud »).

À noter, n’ayant pas de légitimité religieuse (ce qui est un sacré handicap politique dans le coin), car n’étant pas descendant du Prophète contrairement aux Hachémites (ce qui fait aussi qu’Ibn Seoud n’a pas pu prétendre au titre de Chérif de La Mecque), la famille d’Ibn Seoud avait conclu un pacte à la fin du XVIIIe siècle avec un prédicateur religieux intégriste et fanatique du nom de Mohamed ben Abdelwahhab, le fondateur du Wahhabisme. C’est ce qui explique que cet doctrine gouverne aujourd’hui encore l’Islam saoudien. Le souverain actuel ne saurait se débarrasser de son calotin complice, sa légitimité est à ce prix.

La Jordanie

Et la Jordanie dans tout ça ?

Eh bien, les Anglais, ayant mandat sur la région, firent d’Abdallah, un autre des rejetons d’Hussein, l’Émir fantoche de Transjordanie.

Hussein se réfugia chez son fils, à Amman, après s’être fait jeté de la Mecque. Il y mourra.

Abdallah devint roi à l’accession du pays à l’indépendance. La prétention des Hachémites au Chérifat de Jérusalem, troisième ville sainte de l’Islam, liée à leur frustration d’avoir perdu le contrôle des deux premières, La Mecque et Médine, aura une incidence forte sur la suite des événements dans la région, et le conflit israélo-arabe.

Vous aurez remarqué que les souverains Hachémites de Jordanie, dont le roi actuel, Abdallah II, ne sont pas originaire de Jordanie, tout comme en Europe, où les rois sont tous allemands, à l’exception des Bourbon d’Espagne et des Bernadotte de Suède, d’origine française.

Au passage, la Légion arabe : une armée d’élite formée par les Britanniques pendant leur mandat. Composée de soldats arabes sous commandement anglais, avec uniformes britanniques et cornemuses, elle prendra une part importante à la guerre de 1948 qui mena à la création de l’état d’Israël.

Dites, commencez-vous à saisir le sens de l’expression « Perfide Albion » ?

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