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Flâneries indiscrètes dans un vaste monde

Cylindre gravé de caractères cunéiformes

Cité du Vatican, État de la Cité du Vatican.

Cylindre gravé de caractères cunéiformes.

Si vous le voulez bien, et que vous vous armez de courage, je vais tâcher d’expliquer quelle est cette étrange écriture…

Il y a très longtemps, plus de cinq mille ans en fait, un peu après la création du Monde en six jours par un certain barbu de Judée, des habitants de la Mésopotamie, l’Irak actuel, inventèrent la première écriture de l’Humanité, avant les Chinois et les Égyptiens, qui ne s’en sont pas encore remis…

Les Sumériens

Ces gens, des hommes à la drôle de tête toute ronde et chauve, avec des grands yeux étonnés, nous les appelons « Sumériens », d’après une région du coin nommée Sumer.

Je dis « nous les appelons » parce qu’en vérité l’on ignore totalement la façon dont eux-mêmes se désignaient. Leur langue n’est parente d’aucune autre, les linguistes nomment cela un « isolat ».

Les Sumériens commencèrent à faire des dessins de vaches sur des pierres pour tenir la comptabilité de leurs troupeaux, des dessins de poulets pour gérer leur basse-cour, et des dessins de jarres d’hydromel ou de bière parce que le boulot ça va bien mais il faut savoir boire un coup entre potes de temps en temps, histoire de se détendre.

Comme il y avait beaucoup d’argile dans le voisinage, ils s’en servaient pour faire des briques bien parallélépipédiques (essayez de dire ce mot avec une pomme de terre chaude dans la bouche, ça déridera vos amis).

Il se trouve que le principal fabricant de briques de Sumer, ou de Kish, la ville d’à côté, avait un fils.

Lucien, père et fils, fabricants de briques

Je ne me souviens plus de son nom, mais ce dont je suis sûr, c’est que ça commençait par « LU », qui veut dire « homme » en sumérien (si, si). Nous dirons donc Lucien par commodité.

Lucien était un chaud lapin, il passait ses journées à courir le guilledou, et il ramenait ses conquêtes dans un coin discret de la fabrique de briques (essayez ça aussi , »discret de la fabrique de brique », avec la patate chaude, succès garanti) de son paternel pour des étreintes furtives.

Comme il était romantique à sa façon, il avait coutume de dessiner un cœur percé d’une flèche sur une brique avec un petit bâtonnet, pour l’offrir à sa fiancée du moment comme symbole de son amour.

Il faut comprendre que Lucien était le premier à faire ça, et que ça paraissait furieusement tendance et diablement romantique à l’époque.

Lucien amoureux

Un jour, Lucien tomba fou amoureux.

Celle qui avait touché son âme était telle la déesse Inanna, elle avait des yeux aux prunelles dorées, une longue chevelure de jais, des lèvres rouges et gourmandes, des seins lourds aux aréoles larges, des cuisses souples, un sexe chaud et étroit, des fesses accueillantes et un jarret galbé.

Lucien voulut impressionner sa belle, et décida de frapper un grand coup : il allait dessiner un cœur percé d’une flèche sur toutes les briques de la briqueterie ! Toutes !

Et voici donc notre Lucien qui s’attelle à la tâche…

Le problème, c’est qu’à force de dessiner le même motif, Lucien commença à fatiguer et à son trait devint de plus en plus imprécis, plus schématique.

À la millionnième brique, il aurait fallu un œil avisé et beaucoup d’imagination pour reconnaître le dessin originel dans cette série abstraite de petites lignes, de petits coins.

En tout cas, dessinées ou non, il fallait bien utiliser toutes ses briques.

Jean-Luc le savant

Elles servirent donc à construire la maison d’un savant local, une sorte de Pythagore sumérien, que nous appellerons Jean-Luc, je me souviens qu’il y avait un « LU », qui veut dire « homme » en sumérien (si, si), quelque part dans son nom…

Jean-Luc n’était pas un savant de pacotille, il avait tout de même inventé la division du cercle en 360 degrés, et celle de l’heure en 60 minutes (60 était son nombre fétiche), toutes choses que nous utilisons encore aujourd’hui, et que nous devons aux Sumériens, qui comptaient en base sexagésimale.

Jean-Luc remarqua que sa maison était couverte de signes étranges.

En examinant les briques minutieusement, il comprit que les dessins kabbalistiques représentaient en fait un cœur percé, et il saisit soudain l’usage que l’on pouvait faire de ces images stylisées : signifier des notions abstraites, comme l’amour, par exemple.

L’invention de l’écriture

En un seul trait de génie, étaient inventés l’écriture, le stylo, avec le bâtonnet de Lucien, et le support, l’argile où il était facile de dessiner et que l’on pouvait conserver en la faisant sécher ou cuire (et puis, de toute façon, le papyrus et le papier n’étaient pas encore inventés par ces gros jaloux d’Égyptiens et de Chinois).

À la suite de Lucien et Jean-Luc, tout le monde se mit à faire des pattes de mouches en forme de clous ou de coins sur des tablettes d’argile pour comptabiliser des vaches, des poulets, ou de jarres d’hydromel, puis pour écrire des histoires magnifiques, comme celle de Gilgamesh.

Et l’on appela (bien plus tard) ces dessins, des idéogrammes en réalité, les caractères cunéiformes (en forme de coin).

Le seul problème, c’est qu’il y avait un caractère pour chaque mot, et donc des milliers de caractères, comme en chinois ou en égyptien.

Bon, c’est déjà compliqué, mais ça se corse, suivez bien…

Les Akkadiens

À ce moment arrive dans la région un peuple de gars à la barbe drue, aux cheveux longs et bouclés qu’ils coiffaient en tresses bien régulières.

On les appelle Akkadiens (avec 2 « k », pas « Acadiens », on est en Mésopotamie, pas en Amérique du Nord, il faut suivre), d’après Akkad, un patelin des environs. On ignore aussi quel nom ils s’attribuaient eux-mêmes.

Les Akkadiens sont des Sémites, des cousins des Phéniciens, des Hébreux, des Carthaginois (qui sont des Phéniciens), des Arabes, des Cananéens et des Araméens. Plus tard, les Akkadiens se sépareront en Assyriens et Babyloniens, mais c’est une autre histoire.

Leurs traditions, leurs divinités, leur apparence, et surtout leur langue n’ont aucun rapport avec celles des Sumériens. Néanmoins, ils s’installent tranquillement dans le coin et les deux cultures se mélangent assez harmonieusement.

De leurs voisins, les Akkadiens nouveaux venus empruntent aussi, parmi d’autres choses, l’écriture sumérienne, et l’affaire devient alors extrêmement compliquée.

Je vais tenter de vous expliquer…

Casse-tête suméro-akkadien (bien plus dur qu’un casse-tête chinois)

Imaginez que vous êtes un Français et que vous débarquez en Angleterre, mais que vous ne savez pas écrire, et que les Anglais utilisent des caractères cunéiformes.

Disons que vous souhaitez écrire « manichéen » (tout arrive), plusieurs solutions s’offrent à vous :

1/ vous prenez le caractère anglais pour « manichéen », qu’eux prononcent « MANICHEAN », mais vous le lisez à la française « manichéen » ;

2/ vous optez pour un genre de rébus, vous prenez le caractère qui représente un homme en anglais, mais que vous prononcerez à l’anglaise « MAN », puis celui pour « FUCK », dont vous prendrez le sens et la prononciation française, « nique », vous ajoutez le caractère représentant une « haie » puis le caractère « ONE » anglais que vous prononcerez « un », ce qui donne MAN-nique-haie-un ; notez l’ambiguïté, comment sait-on qu’il ne faut pas lire « homme-FUCK-HEDGE-ONE », par exemple ?

3/ vous prenez le caractère pour « homme », mais uniquement pour son sens, sans tenir compte de sa prononciation, puis encore le même caractère avec la prononciation anglaise « MAN », et le caractère pour « il », prononcé à l’anglaise « HE », vous obtenez homme-MAN-HE qu’il faudra comprendre comme « homme de Mani », « disciple du prophète Mani » (c’est ce que « manichéen » veut dire originellement), et que vous prononcerez « manichéen » en le lisant.

C’est ce que faisaient les Akkadiens avec les caractères sumériens, et ils pouvaient utiliser les trois systèmes de transcription avec le même mot dans un seul texte.

Allez donc comprendre !

En conclusion

Si l’on ajoute à cela que le sumérien était une langue parfaitement inconnue, on comprendra que le déchiffrement des caractères cunéiformes a été une sacrée aventure… Heureusement que l’akkadien était un idiome sémitique, et que l’on connaît bien les langues de cette famille.

Et notre cylindre du Vatican dans tout cela, me direz-vous ?

C’est un très intéressant objet, une sorte d’imprimante akkadienne antique : pour reproduire un texte, il suffisait de rouler le cylindre sur une plaque d’argile fraîche.

Il existait aussi de petits cylindres de pierre qui permettaient de copier de la sorte des caractères ou des dessins, et qui faisaient office de sceaux.

On peut en voir un grand nombre au Vatican.

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