Libre voyageur

Flâneries indiscrètes dans un vaste monde

Ramayana

Banteay Srei, Cambodge.

Temple de Banteay Srei, à trente kilomètres d’Angkor, une sacrée promenade en tuk-tuk

Le temple est antérieur à l’an mille, mais son état de conservation est extraordinaire. Ses bas-reliefs sont restés parfaitement fins et détaillés tandis que ceux des temples d’Angkor, pourtant plus récents, sont parfois durement touchés par l’érosion.

La scène ici dépeinte provient du Ramayana.

Le Ramayana

Le Ramayana est, avec le Mahabharata, l’une des deux grandes épopées indiennes.

Puisque vous me le réclamez à grands cris, je vais conter cette histoire.

Installez-vous en cercle autour du feu, et ouvrez bien grand vos oreilles.

L’histoire de Ravanna
Alors, voilà, il y a fort longtemps était un démon nommé Ravanna.
C’était un démon de haute naissance, pourvu de 10 têtes et de 20 bras.

Il n’était pas beau, convenons-en, mais il avait de la prestance. Osons le dire : de la classe.

À forces de prières et d’ascèses (ne pas manger pendant des semaines, se tenir en équilibre sur un pied pendant un mois, ne pas regarder l’épisode final de sa série préférée, ne pas finir son paquet de Pim’s), il avait obtenu des super-pouvoirs de Brahma et de Shiva.

En effet, que vous soyez homme ou démon, gentil ou méchant, l’ascèse vous confère automatiquement des points d’expérience, convertibles en super-pouvoirs une fois suffisamment accumulés.

Un peu comme tuer des lapins dans World of Warcraft, mais en plus long.

Ravanna avait, entre autres super-pouvoirs, obtenu celui d’être invulnérable aux attaques des dieux, des démons et de tout un tas d’autres créatures mystiques, à la façon d’un totem d’immunité à Koh Lanta.

Il en profita bien sûr pour mettre la pâtée à plusieurs dieux. Mettez-vous donc un instant à sa place, c’était trop tentant. Vous auriez fait pareil.

Il s’empara enfin de l’île de Sri Lanka, en dérouillant son propriétaire légitime, Kubera, le dieu de la Richesse (et accessoirement son demi-frère, on ne choisit pas sa famille).

Il s’y installa dès lors avec des centaines de milliers de ses petits camarades démons, et se couronna lui-même roi de Sri Lanka.

Le conseil des dieux

Les dieux se plaignirent des méfaits de Ravanna, et l’on réfléchit au moyen d’y mettre un terme, mais ce sacré totem d’immunité rendait la chose compliquée…

Quelqu’un fit remarquer que, dans son orgueil, le roi-démon n’avait pas demandé l’invulnérabilité contre les hommes, ne s’estimant pas menacé.

Les hommes étaient donc son talon d’Achille.

Dans la mythologie nordique, le dieu Balder est aussi rendu invulnérable à tout sauf à la jeune pousse d’une plante que sa mère avait négligé, ce sera la cause de sa mort.

Mais, rétorque-t-on, ça n’arrange pas nos affaires, l’homme capable d’abattre Ravanna n’existe pas.

Qu’à cela ne tienne, s’exclame Vishnou, toujours prêt à aider, je vais m’incarner sur Terre en un humain qui lui mettra la misère. Et, en plus, je vais appeler ce genre d’incarnation un « avatar« , ça claque, non ? Si jamais on fait un film avec ce nom, je vais me farcir de sacrées royalties ! ».

Rama et ses frères

À ce moment-là, précisément, sur Terre, il y avait un roi déjà vieux et qui n’avait point d’enfant.

Il fait un grand sacrifice et demande aux dieux une descendance.

Vishnou choisit d’accorder quatre enfants au roi, et de s’incarner, en même temps, dans chacun d’eux.

Tant qu’à s’installer dans un avatar, autant que ce soit au sein d’une famille cossue.

La première femme du roi lui donna un fils à la peau bleue, Rama, qui reçut la moitié de la puissance de Vishnou.

La deuxième mit au monde deux jumeaux, on va les appeler Igor et Grishka pour la blague, mais leurs vrais noms étaient Bharata et Lakshmana, ce dernier doté d’une ravissante carnation subtilement dorée, qui reçurent 1/4 de Vishnou à se partager.

La troisième femme conçut un enfant, Jean-Édouard, qui eut 1/8 du pouvoir de Vishnou. Ce dernier fils n’interviendra plus dans notre histoire.

1/2 + 1/4 + 1/8, il manquait un bout de Vishnou. Or, dans le Vishnou, comme chez nous dans le cochon, tout est bon, on ne gâche rien.

Les 1/8 qui restaient, Vishnou les donna en bonus à Igor et Grishka, un peu à chacun.

En résumé pour les moins mathématiciens d’entre vous :
– Rama = 1/2 Vishnou = 8/16 Vishnou ;
– Igor = Grishka = (1/4 + 1/8)/2 Vishnou = 3/16 Vishnou ;
– Jean-Édouard = 1/8 Vishnou = 2/16 Vishnou.

On peut voir que Rama avait été gâté dans la distribution.

C’est normal, c’est lui le héros de l’histoire, « Ramayana« , ça veut dire « le parcours de Rama ».

Et, de fait, il était beau, quoique bleu, fort, noble, honnête, sage, élégant. Vous vous dites « une vraie tête à claques, ce Rama », mais non, en plus, tout le monde l’aimait.

L’abdication du vieux roi

Rama et ses frères grandissent, deviennent des hommes, et le roi, de plus en plus vieux, décide de céder son trône. Je connais une certaine reine, d’une certaine île à la perfide réputation, qui ferait bien d’en prendre de la graine…

Pendant l’absence de Rama et d’Igor, le roi commence les préparatifs pour abdiquer en faveur de Rama.

Mais voilà, sa deuxième femme, Natacha (Kaikeyi en vrai), la mère d’Igor et Grishka, se dit qu’une fois Rama couronné, elle serait reléguée à une position de second ordre, qu’on lui trouverait un vague F2 dans une HLM de banlieue à la place de ses appartements royaux.

Or, Natacha était la favorite du roi par la grâce de ses talents particuliers dans l’alcôve (les culs-serrés prétendent que c’est parce qu’elle lui avait une fois sauvé la vie, ouais, ouais), et il lui avait promis qu’il lui accorderait une faveur quand elle le voudrait.

Elle alla trouver le roi et lui rappela sa promesse.

Le roi lui dit : « ma colombe en miel, mon petit canari d’amour, ma pouliche fougueuse, ma beauté aux lèvres de feu, je t’accorderai tout ce que tu voudras, demande et tu l’auras ! ».

« Je veux que mon fils Igor devienne roi, et que Rama soit exilé pendant 14 ans dans la forêt, qu’il y vive de racines et qu’il soit habillé d’un simple pagne ».

Le roi pâlit et fit : « demande-moi n’importe quoi d’autre : un iPad mini, des vacances aux Maldives, une caserne de pompiers, mais pas l’exil de Rama ».

Natacha : « Cochon qui s’en dédit ! ».

Igor lui-même ne voulait pas de la couronne, le peuple protesta, mais le vieux roi fut obligé de s’exécuter, on ne plaisantait pas avec la parole donnée en ce temps-là.

Comme quoi, des lèvres de feu, ça mène à tout.

L’exil de Rama

Rama partit donc dans la forêt, accompagné de sa femme, Bécassine (Sita pour les Indiens), ainsi que de Grishka, le jumeau du nouveau roi Igor.

Quand on dit forêt, il faut comprendre une jungle dangereuse hantée par des bêtes féroces et des démons malcommodes.

Y habitaient aussi des ascètes, des anachorètes, qui se faisaient enquiquiner par les susdits démons et autres bestioles.

Rama et Grishka se firent bientôt une spécialité de la chasse aux malfaisants.

La mort de Vali

Un jour qu’ils baguenaudent dans la forêt, Rama et Grishka rencontrent une petite troupe de Vanaras, une espèce de singes intelligents.

À leur tête est le prince des singes, César, qui vient de se faire exiler par son frère, Vali, roi des Vanaras.

César est accompagné du singe blanc Hanuman, le fils du dieu du Vent, Vayu. Ce personnage reviendra dans cette histoire et dans bien d’autres.

Par solidarité entre exilés, Rama décide d’aider César à s’emparer du trône, et les singes et les deux frères s’en partent donc pour le palais de Vali.

Le bas-relief que voici présente précisément l’âpre combat entre Vali à gauche, et César à droite.

En bas à gauche, on revoit Vali le flanc percé d’une flèche.

À droite, nous retrouvons Rama, qui a décoché la flèche mortelle, et Grishka (Lakshmana) qui tient le carquois de son frère.

L’enlèvement de Bécassine

À force de taquiner les démons, Rama et Grishka se sont attirés quelques tenaces inimitiés : une démone se rend à la cour de Ravanna, le roi de l’île de Sri Lanka et lui demande d’intervenir.

Le plan est imaginé et mis en œuvre ainsi que je vais vous le narrer.

Un démon se transforme d’abord en cerf d’or et apparaît devant Rama.

Celui-ci, viandard dans l’âme, s’en va le pourchasser, donnant cependant l’ordre à Grishka de demeurer auprès de Bécassine pour la protéger, et de ne l’abandonner sous aucun prétexte.

Alors que Bécassine et Grishka sont seuls, on entend la voix de Rama appelant à l’aide.

Grishka suspecte un piège, mais Bécassine lui ordonne de courir au secours de son frère.

Grishka refuse, lui rappelant ses instructions.

« C’est que tu veux profiter de l’absence de Rama pour abuser de moi, j’en suis sûre », fait Bécassine.

Grishka proteste, mais rien n’y fait. Il doit partir à la recherche de Rama, la mort dans l’âme. Mais il trace tout de même un cercle de protection magique autour de Bécassine, une sorte de pentacle : elle sera à l’abri tant qu’elle ne sortira pas du cercle.

Une fois Grishka disparu dans la forêt, survient un vieil ermite.

Il salue Bécassine aimablement et l’invite à le suivre dans sa retraite, non loin de là, pour partager un frugal repas.

Bécassine, qui veille à sa ligne et à sa santé, est toujours partante pour un en-cas bio, et elle franchit étourdiment le cercle.

Elle se livre ainsi à Ravanna, le prétendu ermite, qui reprend aussitôt son apparence initiale (10 têtes, 20 bras, on vous remarque dans le métro avec une allure pareille), et s’envole pour son île avec Bécassine sous le bras.

La quête pour Bécassine

Rama revient au camp après avoir tué le cerf d’or (et s’être rendu compte que c’était un démon).

Il avoine copieusement Grishka pour ne pas être resté avec Bécassine. Tous deux partent à sa recherche, mais ne trouvent rien.

Dans les mois qui suivent, les deux frères, aidés de tous les singes et les ours de la forêt vont rechercher la femme de Rama, sans succès.

Mais Hanuman le singe blanc, fils du dieu du Vent, doté de multiples pouvoirs, de celui de voler, d’une force colossale, du don de métamorphose, capable de devenir grand comme King Kong ou petit comme un ouistiti, Hanuman donc va découvrir la pauvre Bécassine sur l’île de Sri Lanka, prisonnière dans les jardins du palais de Ravanna.

Il faut dire que Bécassine est cruche, certes, mais elle est aussi merveilleusement belle.

Et, Ravanna, qui a des milliers de concubines qu’il honore toutes (10 têtes, 20 bras, le reste à l’avenant) ne veut point la forcer, il veut gagner son amour (quelle idée !), pour sa perte…

La guerre

Informé par Hanuman, Rama, Grishka, César, le roi des ours et l’armée des douze singes vont se mettre en marche.

Cette armée fantastique construira un pont entre l’Inde et le Sri Lanka, et les forces du bien iront affronter l’ost démoniaque devant les murs du palais de Ravanna.

Je vous passe la narration de la bataille, les protagonistes ont tous des armes magiques, des éléphants à deux têtes, des montures de légende…

Imaginez les combats du Seigneur des anneaux, mais en bien plus spectaculaire.

À la fin, Ravanna sera tué par Rama, Bécassine délivrée, et Rama retrouvera son royaume au bout des quatorze années d’exil.

Happy end

Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants…

Enfin, pas tout à fait, parce que Rama doutera de la loyauté de Bécassine pendant sa captivité, on douterait à moins avec un gardien doté de tels atouts, et il la répudiera par deux fois…

Au cas où vous n’auriez pas remarqué, ce conte met en scène la morale traditionnelle indienne, à telle enseigne que Rama est pris en exemple par les nationalistes hindous qui vont brûler les mosquées, ou par les maris jaloux qui assassinent leurs épouses…

Ah ! Une dernière chose : un beau prince qui affronte des épreuves et des monstres pour aller libérer une princesse, ça ne vous rappelle rien ? D’aucuns pensent que Rama est le modèle du prince charmant de nos contes.

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