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Flâneries indiscrètes dans un vaste monde

USS Pueblo

Pyongyang, Corée du Nord.

L’USS Pueblo, navire de la flotte américaine, capturé par la Corée du Nord en 1968.

Revenons deux ans auparavant, en 1966.

Le contexte

La Guerre du Vietnam bat son plein, la Corée du Nord y est engagée auprès des Nord-Vietnamiens, la Corée du Sud auprès des Américains et des Sud-Vietnamiens. Dans la péninsule même, le conflit autour de la Zone démilitarisée s’intensifie : des soldats du Nord infiltrés au Sud mettent en œuvre les plans d’insurrection et de guérilla conçus par Pyongyang.

En Corée du Sud, le président Park Chung-hee, arrivé au pouvoir à la suite d’un coup d’état en 1961, parvient depuis à s’y maintenir en muselant l’opposition, établissant une dictature militaire qui ne dit pas son nom, et que les États-Unis soutiennent du bout des lèvres..

En Corée du Nord, on en vient à considérer que la politique de Park représente un obstacle insurmontable, qu’il ne cédera pas le pouvoir et qu’il n’est d’autre solution que de l’éliminer.

L’unité 124

On constitue alors un commando d’élite, l’unité 124, composé de 31 officiers triés sur le volet, et dont la mission est d’assassiner le président de Corée du Sud.

Ils sont entraînés pendant deux ans dans des conditions dantesques. Et 15 jours avant le raid, on leur fait répéter l’attaque sur une réplique de la résidence présidentielle sud-coréenne, la « Maison Bleue ».

Dans la nuit du 17 janvier 1968, les commandos de l’unité 124 pénètrent en territoire sud-coréen en sectionnant les barbelés de la zone démilitarisée.

Ils se déplacent rapidement et de nuit pour ne pas être repérés.

Mauvaise rencontre

Dans l’après-midi du 19 janvier, quatre jeunes frères d’une famille de paysans sud-coréens, partis couper du bois dans la montagne, tombent par hasard sur le camp de l’unité 124.

Ils sont capturés, et les soldats débatent longuement, devant les adolescents terrifiés, de l’opportunité de les tuer ou non.

Finalement, on décide de leur expliquer doctement les avantages du communisme, assuré qu’une fois convertis ils tiendraient leur langue par enthousiasme pour la cause.

Et le commando les libère.

Si, si.

Évidemment, la première des choses que les gamins font aussitôt redescendus de la montagne, c’est de prévenir les autorités sud-coréennes.

Aparté : quand on va en Corée du Nord, et que l’on vous raconte de joyeuses âneries à longueur de journée, vous vous demandez si les indigènes y croient, un peu, beaucoup, à la folie, ou pas du tout. Eh bien, en 1968, ils y croyaient tellement que des officiers aguerris jouèrent (et perdirent) leur vie et leur mission sur cette croyance. Aujourd’hui, ils semblent qu’ils y croient encore…

La chasse

Revenons à janvier 1968. Très vite, à la suite de la dénonciation par les jeunes paysans, des militaires et des policiers sont déployés dans toute la région à la recherche du commando nord-coréen.

La situation devient critique pour l’unité 124. On improvise un plan d’urgence : les membres du groupe se déguisent avec des uniformes sud-coréens qu’ils avaient dans leur paquetage, puis ils se dirigent à marche forcée vers la résidence présidentielle.

Croisant des soldats et des policiers sur leur route, ils parviennent néanmoins dans la nuit du 21 janvier jusqu’au dernier poste de contrôle à 100 mètres de la Maison Bleue.

Là un policier suspicieux sort son pistolet, ce qui déclenche une fusillade, forçant les Nord-Coréens à se replier.

Dans la chasse à l’homme qui s’ensuivra, tous les commandos seront tués, sauf deux.

Le premier sera capturé vivant, puis, après plusieurs années de prison, il demandera l’asile politique au Sud où il vécut libre par la suite. Sa famille en Corée du Nord sera exécutée en punition de sa trahison.

Le second parviendra à repasser la frontière, on le nommera général, député, vice-ministre, et on l’emmènera ensuite avec chaque délégation diplomatique auprès de la Corée du Sud, juste pour les énerver…

L’USS Pueblo

Le 23 janvier, deux jours après l’attaque manquée, tandis que les commandos de l’unité 124 sont encore en fuite sur le territoire sud-coréen, l’USS Pueblo, un navire-espion de la flotte américaine, est arraisonné avec ses 83 membres d’équipage au large des côtes nord-coréennes en mer du Japon, par une force composée d’un chasseur de sous-marins, de torpilleurs et de deux MiG-21. Les États-Unis prétendent que le Pueblo était dans les eaux internationales tandis que les Nord-Coréens affirment qu’il avait pénétré dans leur espace maritime.

Une semaine plus tard, le 30 janvier, les forces du Viet-Cong lancent l’offensive du Têt, attaquant simultanément 100 villes au Sud-Vietnam, et prenant par surprise les États-Unis et leurs alliés.

Pendant que les Américains sont empêtrés au Vietnam, et avec l’opinion publique qui doute de plus en plus fortement de la légitimité de l’engagement des troupes en Asie, les Nord-Coréens torturent les membres de l’équipage du Pueblo afin d’obtenir la confession « sincère » de leurs fautes en 10 pages, et avec une écriture soignée, s’il vous plaît…

Pour les États-Unis, ces différents événements, survenant en même temps, sont des revers majeurs de la Guerre froide.

Discussions

Les négociations en Corée du Nord à la suite de la tentative d’assassinat sur le président Park et de la capture de l’USS Pueblo s’éternisent.

Les Américains supposent alors que la capture du Pueblo a été orchestrée par l’Union soviétique. On saura plus tard que les Nord-Coréens ont agi seuls et que cette action aura créé de fortes tensions avec le Kremlin. Mais aux États-Unis, le président a fort à faire avec l’opinion qui réclame des frappes nucléaires sur la Corée du Nord si les marins ne sont pas rapidement libérés. De nombreux scénarios d’attaque sur Pyongyang sont envisagés.

Pendant ce temps-là, l’équipage du Pueblo est transféré de camp en camp, on organise de faux pelotons d’exécution, on les frappe, on les affame. Dans le navire apponté à Pyongyang et servant aujourd’hui à la propagande du régime, on peut voir les photos prises des marins à l’epoque. Ils ont des figures de cauchemar.

Après 11 mois, et une lettre d’excuses (un cas unique dans l’histoire des États-Unis) écrite par le successeur de John Kennedy, Lyndon Johnson, qui la renia ensuite, l’équipage du Pueblo est libéré, à l’exception d’un marin tué lors de l’assaut. Le document transmis par les États-Unis à la Corée du Nord à cette occasion indique « reçu pour 82 hommes d’équipage et un cadavre », mention que Kim Il-sung fera rayer.

Détail amusant : l’USS Pueblo n’a pas été retiré du service, ce qui en fait le seul navire capturé encore en activité, et le plus ancien vaisseau de guerre de la marine américaine avec l’USS Constitution, la frégate du 18e siècle que l’on peut (si l’on a de la chance) visiter à Boston.

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