Libre voyageur

Flâneries indiscrètes dans un vaste monde

Non à l’Union européenne communiste !

Varsovie, Pologne.

En arrivant Place Zakomwy, l’un des endroits les plus courus de la ville, je perçois des vociférations amplifiées par des hauts-parleurs.

Mon polonais se résume à quelques mots, mais le ton est agressif, les répons de la foule immédiats, coordonnés, les voix exclusivement masculines : on dirait bien un rassemblement d’extrême-droite.

Je me rapproche et je découvre un escadron de la gendarmerie locale encerclant quelques centaines de manifestants, chacun brandissant son propre drapeau, pour faire effet de masse.

Dans le but de parfaire l’illusion, les déclarations de l’orateur sont ponctuées d’applaudissement très marqués, quelques jeunes hommes ici et là frappant des mains avec force pour donner le sentiment du nombre.

Extrême-droite polonaise

D’après leurs emblèmes, ce sont les gens de Ruch Narodowy, ONR-ABC, Korwin, des partis d’extrême-droite effectivement.

J’écoute les slogans, ça parle de « patriotes », de « vérité », de la « Pologne catholique », et ça conspue alternativement Bruxelles et Israël.

Sur un panneau : « Non à l’Union européenne communiste ! Non à la loi 447 d’USraël ! Vive la Pologne catholique ! ».

L’Union européenne semble être le Grand Satan. En marge de la manifestation, deux ou trois courageux brandissent d’ailleurs le drapeau étoilé d’or sur fond d’azur de l’UE.

Loi 447

Quant à la loi 447, c’est une allusion à la loi de 2017 du Congrès américain JUST (Justice for Uncompensated Survivors Today), connue aussi comme loi 447 du Sénat (S.447) et loi 1226 de la Chambre des Représentants (H.R.1226), le Congrès réunissant les deux chambres.

La loi JUST s’inscrit dans le cadre de la Déclaration de Terezin, qui en 2009 engageait 46 pays, dont la France et la Pologne, à mettre en place les moyens de restituer leurs biens aux héritiers des Juifs spoliés pendant la Seconde guerre mondiale.

Depuis 2009, très peu de pays signataires ont amorcé la mise en application de la Déclaration. C’est la raison pour laquelle le Congrès des États-Unis a chargé le Département d’État de rédiger un rapport annuel sur les progrès accomplis en ce domaine. C’est là toute la portée de la loi JUST/S.447, un simple rapport qui ne contraint en rien les signataires de la Déclaration.

Alors, pourquoi l’extrême-droite polonaise s’émeut-elle de cette loi américaine ?

Les biens spoliés

C’est que les Juifs représentaient avant-guerre 1/3 de la population de la Pologne. Ils ont été exterminés ou ont fui, les derniers d’entre-eux ayant quitté le pays lors des pogroms de 1968.

La Pologne étant passée en 1945 sous domination soviétique, les propriétés privées, des Juifs ou des non-Juifs, aristocrates, grands bourgeois, ainsi que les biens de l’Église, se sont retrouvés nationalisés.

En 1989, à la chute du régime communiste, un mouvement de privatisation a eu lieu, sans que les intérêts des gens spoliés n’aient été pris en compte.

La restitution des biens des Juifs pose plusieurs problèmes : le montant potentiellement colossal que cela représenterait, l’inégalité de traitement pour les héritiers des non-Juifs, le précédent que cela pourrait créer pour ces derniers qui auraient dès lors plus de droit à réclamer leur dû, mais aussi les risques importants de fraude et de corruption.

La réalité est que la Pologne n’a engagé aucun effort en 10 ans pour traiter ces questions en dépit de la Déclaration de Terezin, et le fait que le Département d’État américain rédige un rapport qui dénoncera ce comportement est perçu par certains observateurs locaux, dont les partis d’extrême-droite, comme une menace pour les intérêts du pays.

Partout sur la place, des panneaux mentionnent la loi 447. On m’a cordialement invité à signer une pétition de protestation…

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